Un nouveau blog, sur wordpress. L’occasion de republier cet article écrit il y a deux avec Margarita Pérez-Garcia, sur les systèmes de classement distribués, et qui n’a étrangement pas vieilli. Faut-il y voir un motif d’inquiétude ?

L’Union Européenne a fixé à l’agenda de ses préoccupations, depuis plusieurs années, le problème récurrent de la « réutilisabilité » des ressources et du partage de connaissances et de contenus pédagogiques. Ce problème d’ensemble revêt une évidente dimension d’efficacité économique, mais véhicule aussi d’importantes problématiques pédagogiques et politiques, telles que l’accroissement de la coopération entre institutions en Europe, l’incorporation d’habitudes au partage et au travail collaboratif et la réalisation de banques de données soutenables dans la durée. Les notions de portabilité, de « réutilisabilité » et de partage sont au coeur des enjeux posés aujourd’hui par la standardisation des formats de données, la description des données, l’interopérabilité des systèmes exploitant ces données, le stockage et la transférabilité des contenus pédagogiques eux-mêmes en fonction des contextes culturels et des traditions pédagogiques nationales, y compris les modèles et cadres conceptuels permettant l’exploitation des ceux-ci. C’est pourquoi de grands programmes ont été mis en oeuvre, dont beaucoup soutenus par l’Union Européenne, pour apporter des solutions concrètes au problèmes d’accès, d’outils et des modèles requis pour sélectionner, produire, utiliser et réutiliser du contenu pour l’eLearning. Des workshops récents, tenus à Bruxelles sous l’égide de l’Union Européenne dans le cadre de l’initiative eLearning, témoignent même de la persistance de ce besoin et appellent à un nouvel examen du problème du ré-emploi des ressources et contenus pédagogiques : « New models are required for selecting, producing, using and re-using content for elearning; eg learning objects, co-ownership, public-private, free/open. Users need the skills and competence to deal with this ».

Or le problème de la « réutilisabilité » des contenus est étroitement lié à l’approche du web et du eLearning qu’ont développé les éditeurs de contenus et ressources pédagogiques, les développeurs de solutions logicielles ainsi que les institutions éducatives.Les modèles mis en place, ces dernières années, se rapprochent davantage de la métaphore de la salle de classe et de la bibliothèque scolaire, évitant ainsi un choc frontal avec les pratiques pédagogiques traditionnelles qu’ils émulent : “The learning management system was designed explicitly to emulate traditional practice. The basic unit and structure of instruction remained the course; the basic unit of person remained the class, and for the most part, albeit with new technology, the time-honoured techniques of instructional delivery, interaction and testing were emulated in this new environment. If learning management systems imported anything new to traditional learning, they did so though migration from existing practice in distance learning”[1].

Ce sont des systèmes web ad hoc, conçus spécialement pour le monde de l’éducation, avec un accès restreint aux seuls membres de la communauté éducative, où des groupes-classe sous le contrôle d’un enseignant ou tuteur suivent un parcours d’apprentissage défini et ont accès à une librairie de ressources et contenus pédagogiques institutionnelle… Selon cette approche du eLearning : “The Learning resources would be authored by instructors or (more likely) publishing companies, organized using sequencing or learning design assigned digital rights and licences, packaged, compressed, encrypted and stored in an institutional repository. They would be searched for, located, and retrieved through something called a federated search system. When needed, they would then be unpacked and displayed to the students, a student who, using a learning management system, would follow the directions set out by the learning designer, work his or her way through the material, maybe do a quiz, maybe participate in a course-based online discussion.”[2]

Learning objects (LO), learning management systems (LMS), learning content management systems (LCMS), content packaging, federated search et learning design ont permis au monde de l’éducation de développer des pratiques de eLearning et de ce point de vue ont joué le rôle de stepping-stone dans l’entrée de l’école dans l’ère numérique, déterminant de ce fait la question du partage et de la réutilisabilité des contenus. En effet, le marché de ces outils connaît des tendances assez cycliques, avec des grappes de production de nouvelles solutions, et ce marché alimente à son tour un marché étroitement lié, qui est celui de la production de normes de régulation, de description, de présentation, de packaging et de distribution des contenus. Les éditeurs de solutions logicielles ne cessent de proposer de nouveaux outils, ne serait-ce qu’à cause des lois inhérentes au progrès fonctionnel et à la concurrence. C’est ainsi que les producteurs de standards et de formats sont nécessairement contraints au renouvellement perpétuel de leur spécifications, normes et standards pour ne pas laisser s’éloigner l’horizon de l’interopérabilité, qui est leur raison principale d’existence et, accessoirement, pour ne pas perdre leur leadership dans ce segment stratégique. La poursuite de la mise en relation de systèmes pédagogiques fermés, toujours plus nombreux, parfois de plus en plus spécifiques, a ainsi pu prendre à certains égards l’apparence d’une course sans fin. Et en dépit, ou peut-être à cause de cette extension quantitative continue, l’horizon de l’interopérabilité réelle, c’est à dire vécue, constatable, entre utilisateurs de ces systèmes, paraît s’éloigner continûment.

La preuve en est que les quelques réalisations concrètes d’échanges de contenus prennent aujourd’hui l’apparence révélatrice de rassemblements expérimentaux et confidentiels à l’échelle du continent, tels que les plug-fests. Le but y est de fédérer des systèmes épars, les mettre en relation, rassembler après coup une partie des données qu’ils renferment… Fait significatif, on parle désormais d’avantage de la “réutilisabilité des ressources”, comme d’un objectif technique, que de leur “réutilisation” concrète dans l’exercice de l’enseignement et de la préparation des cours.

Si la logique gestion des contenus et ressources pédagogiques qui prévaut aujourd’hui de façon majoritaire est celle des federated search systems faisant appel à des federated classification systems : architecture de classement de ressources qui part de points d’un système central et aboutit à un node. Un doute grandissant existe cependant quant à la capacité de ce scénario à répondre à certaines questions, dont celle qui nous préoccupe aujourd’hui, et qui a trait au partage de marqueurs sur les ressources existantes. La philosophie sur laquelle repose ce type d’architecture s’inscrit dans le prolongement du modèle fédérateur, centralisateur, et repose sur des jeux de métadonnées qui conditionnent doublement le classement :

  • Les métadonnées sont définies centralement. Elle sont censées permettre de prévoir la nature de tout objet futur, pour lui assigner une place dans le système de classement. Les métadonnées ont une vocation “ontologique” : elles disent la nature et la situation de la ressource pédagogique. Cette prétention est d’ailleurs une source importante de complexité, lorsque des systèmes reposant sur des métadonnées différentes veulent communiquer : il s’agit alors de faire correspondre deux systèmes de description et de classification du monde,
  • Les métadonnées sont extrêmement lourdes à satisfaire : on sait que le temps pour un enseignant désireux de remplir les catégories du LOM pour un objet image seulement approche les quarante minutes de travail. Cette lourdeur fait l’objet de contournements, dont la nécessité même interroge le principe des métadonnées : auto-remplissage par les systèmes, avec des résultats disparates, simplification ou raccourcissement des jeux de métadonnées dans les implémentations de systèmes, etc.

Si nous posions crûment la question : « Au vu des sommes engagées, qui peut aujourd’hui citer, de façon significative, un pays de l’Union où les enseignants réalisent effectivement, quotidiennement dans le cadre de leur travail, une ré-utilisation de contenus repérés sur le web pour leur exercice pédagogique ? Et avec quel outil ? » Nous nous exposerions, devant une assemblée d’enseignants, à un long silence… Et peut-être, au final, un enseignant lèverait-il le doigt, pour dire que « Oui, j’utilise un outil pour trouver rapidement des contenus d’intérêt pédagogique déjà existants pour mon cours et cet outil, c’est…Google”.

Une deuxième approche ouverte et décentralisée est celle mise en place par le propre World Wide Web. Aujourd’hui, l’apparition de nouveaux outils sur le web, et le succès qu’ils rencontrent auprès du grand public, mérite un examen attentif. Dans le domaine de la gestion des ressources, de nouveaux services qui permettent la classification spontanée par les utilisateurs de leurs signets –ou plutôt l’ethnoclassification ou la classification par les personnes Folksonomies- ont éclôt ces dernières années. Tournés vers les utilisateurs, ces outils reposent très largement sur une confiance dans les capacités d’auto-organisation régulée de systèmes ouverts.

Les Distributed classification systems (DCS’s), à l’opposé des Federated classification systems (FDC’s), sont des systèmes ouverts, évolutifs et inclusifs. Avec eux la portabilité, la réutilisation et le partage de tout types de ressources sont une réalité effective. Ces systèmes permettent notamment :

  • l’interopérabilité parce qu’ils respectent les standards d’interopérabilité et d’échange des données préconisés par le W3C (e.g. je peux sur del.icio.us, à l’instar des centaines d’utilisateurs, marquer une ressource avec le tag « ePortfolio » et un autre utilisateur peut bénéficier de notre action collective de bookmarking en s’abonnant au fil RSS depuis son agrégateur de nouvelles ou encore je peux constituer une base de références bibliographiques sur le constructivisme en appelant les fils RSS des tags « scaffolding » et « Vigotsky » venant de citeUlike) ;
  • la mise en place d’un système de classement plus inclusif (plus humain ?) tenant compte des diverses représentations culturelles ainsi que du multilinguisme car les DCS’s reposent sur les choix individuels : les utilisateurs sont l’unité de base et leurs préférences sont le capital, in fine, de l’application : les catégories selon lesquelles ces préférences sont ordonnées ne sont pas définies centralement, comme dans les FCS’s, mais définies au fur et à mesure par les utilisateurs, qui sont libres de tagger les contenus qu’ils désignent comme pertinents pour eux-mêmes et pour la communauté. L’apposition de tags, comme les travaux consacrés à cette question tendent à le suggérer, génère une masse croissante de classements pertinents, qui se croisent et se consolident au fur et à mesure qu’un tag est apposé un nombre de fois croissant sur une ressource. Il résulte de ce type de procédure souple et à la discrétion des individus que toute nouvelle ressource sera nécessairement caractérisée et classée par la personne qui la propose à la communauté. Par ailleurs, ce type de classement permet la mise en place des mécanismes de discrimination statistique sur lesquels se construit la réputation ou le rank de la ressource : plus des personnes manifestent leurs choix de préférences sur ces ressources, plus le système apprend sur ce qui fait sens pour les utilisateurs. C’est le principe du collaborative filtering. Enfin le tagging n’est pas universel : les schèmes de classification dépendent de la culture et de la langue de celui qui tagge, et sont issus d’une représentation partagée du monde qui peut évoluer avec le temps qui passe. Un DCS permet la coexistence de perceptions multiples sur ce que peut être un objet. Alors qu’un système de classification dit “ontologique”, basé sur des métadonnées, assigne un “lieu” souvent unique d’appartenance à un objet, la philosophie distributrice des tags permet de faire coexister plusieurs attributs sur un même objet, plusieurs conceptions sur son classement, et son usage possible ;
  • l’incitation à l’échange et au partage des ressources car les DCS’s agissent comme des grandes bases de données ouvertes où l’utilisateur peut aller du comportement individuel « je tagge pour moi même pour pouvoir trouver mes propres ressources » vers des comportements communautaires « je tagge pour que les autres puissent trouver des ressources » ou encore « je m’enrichis grâce aux ressources créées ou repérées par d’autres ». (e.g. dans le cadre d’un travail créatif sur les enfants du monde, je trouve l’image qui me manquait grâce à la recherche des tags « portraits, kids, yiddish »). Par ailleurs, sur la base de la similitude ou la coïncidence des préférences –ici goûts- entre plusieurs utilisateurs les DCS’s peuvent aller jusqu’a conseiller l’utilisation d’une ressource déterminée. (e.g. après avoir créé mon profil personnel sur lastFM , le DCS me propose d’écouter le dernier morceau de Cold Play).

Or ce sont bien là, trois des objectifs derrière lesquels nous courons depuis longtemps avec de grands projets de normes et de standards.

Les oppositions suivantes permet d’apprécier la différence entre les deux modèles d’utilisation du web à des fins éducatives :

  • Web ordonné et architecturé <-> Web décentralisé
  • Métadonnées définies ex-ante <-> Tags produits en fonction des besoins
  • Importance de la qualité du classement Importance de la facilité de recherche
  • Abondance des normes et des composites de normes <-> Abondance des contenus
  • Autorités régulatrices <-> Régulation communautaire
  • Outils institutionnels qui privilégient la relation one to many <-> Outils individuels et collectifs qui permettent une multitude de relations entre les individus : many to many, one to one, many to one
  • Classement par ontologie <-> Classement par accumulation de choix individuels
  • Le partage est un plus : on crée, ensuite on classe, on publie, on partage ensuite, si on peut (si on a les outils pour cela). On part du poste client vers le web. <-> Le web est là d’emblée : On publie en partageant, on classe pour les autres et avec les autres, on participe et on reçoit.
  • Réutilisabilité comme horizon <-> Réutilisation comme pratique

L’existence de ces nouvelles tendances dans le web, tant en terme de pratiques que d’outils constitue une opportunité à explorer,parce que la problématique de la réutilisation effective des ressources et contenus pédagogiques est plus que jamais d’actualité, parce que les DCS’s sont méconnus ou mal connus et en tout cas peu exploités en milieu éducatif et enfin parce que –au vu des évolutions actuelles- les acteurs du monde de l’éduction ont besoin d’acquérir des compétences dans l’utilisation de ces outils (tag literacy). Des acteurs de l’éducation, isolément, de façon décentralisée, sont déjà en train d’expérimenter ces nouveaux outils et d’initier de nouvelles pratiques qui s’inscrivent dans la mouvance de ce que d’aucuns souhaiteraient appeler le web2.0 -pour marquer un changement avec les pratiques et les outils d’hier-, et qui proposent une nouvelle manière d’échanger et de classer les ressources pédagogiques.

Notes

[1] Stephen Downes, “The Buntine oration”, International Journal of Instructional Technology and Distance Learning, November, 2004.

[2] Ibidem

Une conversation, en marge d’un colloque, a été récemment l’occasion d’un échange tonique avec un des présentateurs. La discussion avait dévié sur les sempiternels logiciels sociaux, et Facebook en particulier : mon interlocuteur tenait absolument à faire passer l’idée que ces sites participent aujourd’hui à réaliser la prédiction de Warhol (“In the future everyone will be famous for 15 minutes”). L’argumentation, qui fusionnait dans la même gamme d’exemples la télé-réalité, les jeux diffusés à grande audience, les sites sociaux, tenait à la conviction de ce chercheur selon laquelle tout ceci participait d’un vaste mouvement qui aboutissait à offrir à chacun une exposition médiatique, fût-elle très courte, et assurait par là une renommée auprès d’un public de masse.

Je suis profondément persuadé que les logiciels sociaux tels que Facebook procèdent d’une logique, et produisent des effets, qui ne relèvent pas du tout de cette tendance, et qu’ils divergent aussi complètement qu’il est possible des logiques télévisuelles d’aujourd’hui. Une personne exposée dans un jeu télé, ou amenée à raconter sa vie intime devant une vaste audience, sur une chaîne généraliste ou thématique, peut prétendre acquérir par là une forme de célébrité, souvent proportionnelle à l’originalité de sa prestation/témoignage. Mais le ressort de cette célébrité est au fond très classique, et il tient largement au rapport numérique entre exposants et spectateurs : même avec la meilleure volonté du monde, une émission de jeu ou de télé-réalité ne nous présentera que quelques centaines, ou au maximum quelques milliers de personnes sur l’année. Elle le fait en outre dans une intention d’exposition, avec une dramatisation plus ou moins grande, et parfois en présence d’un public qui applaudit la prestation de la personne, fût-elle aussi modeste que le fait de tirer au sort une boule dans un panier. Je ne reviens pas sur tout ce que les talk-shows ou télé-réalités mettent en oeuvre pour la dramatisation et la mise en scène, tout ceci a fait l’objet d’analyses par des sémiologues, média analysts, sociologues ou critiques nombreux. A mes yeux, ce rapport entre un nombre réduit de personnes et une audience très large, en tout cas beaucoup plus nombreuse que les exposants, dans un cadre plus ou moins théâtralisé et vendu comme tel, ce rapport là instaure bien les personnes en “personnes extraordinaires”, ou au moins en spectacle, et la participation au spectacle est le moteur de l’aura, de la célébrité passagère qui s’attachent socialement à la personne pour une durée plus ou moins longue.

Les logiques sur Facebook, pour prendre cet exemple célèbre, sont tout autres. Certes, on y trouve un point commun fort avec la télé-réalité en particulier : une tendance permanente à favoriser la médiatisation, et peut-être même une forme de dramatisation à très basse intensité, de la personne et de sa vie quotidienne. C’est tout particulièrement vrai du “Wall”, cet espace visible soit de tous, soit des “amis”, et qui détaille les actions de la personne, les messages du wall auxquels elle a répondu, ses changements d’humeur (pour peu que la personne modifie son état assez fréquemment), ou encore les tests et jeux auxquels elle a participé. Certes, objectera-t-on, le wall peut être bridé, et il est possible à un participant à Facebook de limiter la visibilité de son wall aux personnes qu’il a désignées explicitement comme étant ses amis. Mais ce n’est pas là, dans cette limitation volontaire de l’exposition, que se joue la grande différence d’avec les médias à mon avis, mais à d’autres causes. La première tient au rapport numérique, encore une fois, entre spectateurs et exposants. Car sur Facebook, attendu qu’il est nécessaire de s’inscrire pour lire les pages des participants, il y a au fond globalement autant de spectateurs que d’exposants, et a priori, rien qui ne les départage réellement à part peut-être leur nombre d’amis. Mais la constitution d’une population d’amis, qui procède de quelques opérations d’invitation ou d’acceptation, dans ses mécanismes mêmes, rend difficile l’extension de la communauté des spectateurs potentiels au-delà de quelques centaines ou milliers.

Plus décisif encore, c’est le mode de “littérarité” spécifique, et le traitement des informations dans Facebook, qui l’éloigne d’un objet Warholien de “starification”. Dans Facebook, c’est le wall qui constitue le coeur de l’application : c’est cet espace d’inscription publique (d’où son nom), compromis entre la page personnelle et un fichier de logs, qui différencie Facebook d’une simple messagerie ou d’un site d’affichage de profils. Sur le wall, toutes les informations sont présentées, comme pour un blog, dans un ordre antechronologique (la dernière en date en premier, puis la précédente, etc.). Dans ce fil de présentation, toutes les informations se suivent : mots laissés par des amis, notifications d’humeur, réponses aux amis, tests, participations à des programmes tiers autorisés par Facebook. Bien plus que les blogs, qui souvent proposent un classement des contenus par rubriques, Facebook supprime la perspective et les grandeurs relatives des informations, au profit d’une mise à plat de tous les récits et données qui viennent enrichir le wall “à la queueleuleu”. Fanny qui “aime les biscottes” acquiert à peu près le même statut d’information que “Julien vient de rejoindre le groupe “pour l’abolition de la peine de mort aux USA”", le tout entrecoupé de 3 nouvelles photos publiées dans l’album “vacances à BCN”. Aussi, même pour une personne très populaire, et disposant de nombreux amis, les informations, sur son wall ou les informations de son wall exportées vers le wall de ses amis vont être rangées dans cette file où, faute de mise en exergue d’éléments particuliers, et en l’absence d’une mise en scène qui met en relief l’action ou l’information, tout a plutôt tendance à se perdre qu’à se conserver véritablement. Je ne développe pas ce point, il est assez d’essais aujourd’hui pour rappeler que le silence, l’annonce, l’attente, sont les préalables à un dévoilement spectaculaire et réussi, et que le tout communicationnel immédiat est sans doute le phénomène social qui contrarie le plus ces besoins. L’émotion a besoin de retenue, et est une chose fragile : son environnement et sa rareté comptent autant que son intensité. Si l’on veut à tout prix citer Warhol, je retiendrais plutôt cette phrase de lui pour parler de l’effet de nos sites d’exposition sociaux : “During the 1960s, I think, people forgot what emotions were supposed to be. And I don’t think they’ve ever remembered”.

C’est cette perception des choses qui m’avait amené à une discussion intéressante avec mon camarade italien, et la discussion n’est sans doute pas finie. Je pense que des sites plus récents que Facebook, tels que Twitter, accentuent l’incitation au reporting instantané, sans médiation, et qu’ils vont bénéficier avec les sms de la possibilité d’accroître le débit d’infos sur les actions quotidiennes de la personne, de moins en moins accompagnées par un quelconque commentaire. Par là, ils s’éloignent plus encore de la “glamourisation” et de la constitution d’une aura autour de leur auteur, au profit de la génération d’un flux d’informations éphémères et rabattues sur le factuel.

On a beaucoup glosé sur le besoin de reconnaissance sous-jacent à l’utilisation compulsive de Facebook, et je ne suis pas tout à fait certain qu’il constitue réellement un moyen de l’assouvir. Les motivations des utilisateurs sont sans doute assez variées. Mais si l’on veut ramener Facebook à un grand mouvement civilisation, choisir la citation de Warhol sur la célébrité offerte à tous pendant 15 minutes n’est pas le plus adéquat selon moi. Ce serait oublier aussi que chez Warhol, le recours à l’univers de la culture quotidienne ou des icônes grand public participe d’un projet qui vise à instituer ces éléments en contenus artistiques, et à leur faire connaître par là une transformation de nature (c’est un des ressorts du pop art). Dans ce sens, Warhol revisitait de façon subrepticement ironique l’avènement de la culture ouverte, celle-là même qui fascinait Tocqueville. Facebook va précisément dans le sens inverse : il permet exactement à tout le monde de dire n’importe quoi, et en permanence. Cette matière de contenus, il en fait un fond sonore sans contour dans lequel la notion d’importance, le statut même des choses, loin de connaître une transformation artistique magique, est aplati dans un océan de communication horizontale. La puissante masse opaque d’infos qu’il charrie y rend ardue l’émergence rapide d’une figure nouvelle, d’une célébrité, sans de très nombreux efforts complémentaires, qu’il s’agisse de l’émergence et l’accès à la célébrité de l’oeuvre…ou de la personne.

Hello world!

août 21, 2008

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