Le numérique est partout, pourquoi en faire un projet public !

Pourquoi les pouvoirs publics devraient-ils s’intéresser à autre chose que l’infrastructure numérique de leur territoire ? Regardez les innovations qui se bousculent au portillon des app stores, android markets, ou dans les rayons de nos magasins : auriez-vous pensé il y a deux ans que nous pourrions acheter un système de reconnaissance des mouvements du corps pour une console de jeux, et qu’il pourrait nous servir à classer nos photos en bougeant la main en l’air ? Alors pourquoi se préoccuper d’usages ou de services, vu que nous aurons probablement été dépassés par le marché dans 6 mois !

Pas d’espace libre entre la pelleteuse et le gadget qui scintille ?

C’est peut-être en partant de ce constat implicite que nous avons laissé se développer, dans la majeure partie de l’Europe, un “système de pensée numérique” sur deux jambes, et perpétuellement en posture de grand écart. D’un côté, la question de la desserte du territoire en haut, puis en très haut débit, sésame du développement et de l’attractivité des territoires. Et à l’autre bout du spectre, un bougisme trépidant, qui s’incarne en experts, en hype, en branchisme, colloques, workshops, publications, cahiers blancs, noirs, verts, et où prévaut la nouveauté technique ou fonctionnelle, sans cesse renouvelée, et même anticipée (les nanotechnologies dans nos cerveaux en 2050 ? Comment penser l’ebook hologramique à l’heure de la réalité désaugmentée ? ). Dans cet univers, où la distance entre le “chercheur” amateur de gadgets, le lecteur de cyberpunk recyclé et le fan de tuning en quête de distinction tend à disparaître, une sous-culture est née, bien rodée, et qui s’alimente à la mamelle des grands consortiums des produits et services.

La césure entre infras et branchitude geek structure encore coupablement l’action et l’imaginaire des décideurs. Entre ces deux pôles, les politiques d’usage peinent toujours, en 2011, à se frayer un chemin, et tout d’abord parce que le champ propre des politiques d’usage du numérique n’est pas assez lisible : ça n’est pas “du lourd” (xxx millions dans un réseau), ça ne brille pas comme “la-dernière-version-de-Foursquare-et-regarde-on-crée-un-blazon-sur-lequel-je-vais-retwitter” (etc.)…

Une politique d’usage nécessite tout d’abord d’identifier quelques (quelques) grands scénarios d’utilisation des nouvelles technologies, où l’on tient sinon la preuve, du moins des signes très tangibles qu’un bénéfice indiscutable existe, au profit de tous, ou d’un groupe identifié. Une politique d’usage nécessite, toujours, de mettre en place un mecano social et institutionnel complexe, et de le faire tenir dans le temps. C’est un travail parfois ingrat, et qui nécessite une forme d’opiniâtreté collective et individuelle…Une politique d’usage, “ça” nécessite aussi que des décideurs publics fassent le pari de quelques objectifs, parfois modestes, et s’y tiennent. Une politique d’usage, ça nécessite, plus que tout, de la continuité.

J’ai pu observer, en première personne, à quel point le bougisme, quand il s’incarne dans des décideurs institutionnels, est l’ennemi de l’innovation et de l’usage : on va tester ceci, on va déployer ce nouveau truc, et puis après on passera à…

BTP ou Botanique ?

L’innovation partagée que suppose une politique d’usage pourrait très utilement se comparer à de la botanique : bien sûr, créer des conditions stables, prévisibles, garanties, pour que chacun des bénéficiaires identifie que “ça vaut la peine de s’y lancer”. Mais aussi être attentif à la continuité des services, et de l’accompagnement : abandonnez  la plante sans eau pendant 6 mois, et aucun arrosoir ne la fera reprendre ensuite. Et puis il faut aussi savoir bouturer, et greffer quand une caractéristique inattendue mérite le partage. Et enfin, transplanter l’expérimentation dans un champ ouvert, ce qui doit être l’horizon de toute politique d’usage : sortir au plus vite du confort de la serre, nécessaire au début, pour affronter la vraie vie.

C’est cette philosophie que nous mettons en actes à Bordeaux, dans le cadre du projet de “Cité Digitale”…chacun des projets, présentés sur le site de la Ville, pourrait illustrer cela.

Un exemple-type : la volonté de mettre les contenus mobiles à disposition de tous. Face à la multiplication des environnements sur téléphones portables (Apple, Android, Windows phone, RIM, etc.), nous avons décidé de promouvoir des contenus mobiles sous forme de pages HTML lisibles par tous les smartphones, y compris les moins chers. Et, pour créer une habitude d’usage, de proposer aussi souvent que possible ces “raccourcis” que sont les QR codes, en Ville. Le pari, assumé d’emblée, est que seule une certaine continuité, une vraie pédagogie dans la durée, permettra à terme de faire adopter cette nouvelle habitude par un nombre substantiel d’utilisateurs, en partant d’une situation avec à peu près zéro utilisateurs, et très peu d’applications préinstallées dans les portables. Un petit fragment de “Cité Pervasive”, qui sera pour nous un bon test de la capacité à créer l’écosystème d’une nouvelle pratique, sur un territoire dense, et en un temps donné…

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