Une récente discussion avec plusieurs chargés de mission, poursuivie par de petits échanges sur facebook, m’amène à préciser mon propos sur les relations qu’entretiennent les politiques de déploiement d’infrastructures et de matériels avec les projets d’usages.
J’ai été amené à plusieurs reprises à affirmer la primauté des politiques d’usages sur les intentions de création d’infrastructures. Et par là, j’entends infrastructures au sens large, c’est-à-dire autant la connexion et la desserte en débit, que les services de plus haut niveau quels qu’ils soient que l’on peut fournir via le réseau. En effet, services, matériels, et infrastructures ont en commun de constituer l’environnement numérique sur lequel se déploie le dispositif d’usage ; services, matériels et infrastructures rencontrent et soulèvent les mêmes questions.
Un collègue objectait récemment à un de mes articles portant sur les politiques d’usages que celles-ci constituaient une sorte de couronnement, voire de luxe qu’il était permis de s’offrir une fois que l’infrastructure et en particulier une infrastructure de télécommunication était assurée. Je suis loin d’en être persuadé. Naturellement, pour exister de fait, les usages requièrent un certain nombre de conditions matérielles tout à fait concrètes. Pourtant, ici comme ailleurs, il faut se défier d’une approche trop linéaire, ou trop stratifiée.
Nous, chargés de missions ou conseillers dans le domaine du numérique, transportons souvent avec nous un héritage inconscient lié au modèle de représentation des couches techniques, en particulier le modèle OSI et ses variantes, qui partent du plus bas niveau, le plus proche du physique, et progressivement parcourent les étages des protocoles jusque à la restitution des données.
Je vais prendre deux exemples concrets rencontrés dans mon parcours qui pourraient inviter à inverser la perspective. Dans les fonctions que j’ai occupées dans l‘agence publique « numérique 64 », nous avons d’emblée proposé aux divers partenaires éducatifs d’entamer le projet d’e-éducation par les services en ligne proposés dans les collèges. Il s’agissait d’une intention stratégique : proposer la généralisation d’usages pédagogiques innovants, requérant des bouquets de services, créer les conditions de leur bon accompagnement auprès des professeurs, afin que croissent et grandissent les pratiques dans les salles de classe. C’est précisément parce que nous sommes partis d’emblée avec un projet d’usages et de services que d’aucun qualifierait de « haut niveau » que nous avons pu débloquer politiquement et techniquement les questions de plus bas niveau : provoquer, pousser la desserte informatique, stimuler l’équipement en matériel adapté tel que les tableaux numériques qui sont au fond une forme d’infrastructure pédagogique. Et ce à une vitesse incomparablement plus grande que si nous étions partis du temps long de l’infrastructure, puis des équipements, etc. Cette primauté, cette antériorité du projet d’usage sur le projet d’infrastructure se retrouve aussi dans l’épineuse question de l’équipement des familles : on objecte souvent qu’il n’est pas juste de développer un projet de e-éducation si 100% des familles ne disposent pas au préalable du matériel et donc de l’infrastructure à domicile leurs permettant de se connecter au service. C’est bien à rebours de cette présentation que nous avons procédé : en décidant que le projet d’usage impliquerait la possibilité pour les familles de se connecter. Nous avons ensuite du faire s’ajuster le réel au projet (promotion des cybers- bases, dispositif d’informations lors de soirées, etc.).
Ce qui, de fait, peut laisser penser que l’antériorité du projet d’usage consacre parallèlement la primauté de la vision politique sur la vision technique.
Mon propos n’est pas de nier l’indispensable et évidente conjonction des facteurs techniques qu’il faut rassembler, cet alignement des planètes toujours si difficile à atteindre. Mais à poser l’infra comme un préalable à l’usage on s’expose non seulement à ne pas anticiper l’impact réellement attendu, mais plus grave encore, à amener la collectivité et les pouvoirs publics vers des projets parfois fort coûteux et qui peuvent dans certains cas déboucher sur une absence de sens, et donc d’utilisation.
Le projet d’usage, d’abord !